La Loi de la Perception-Projection, telle qu’elle est exposée dans la Méthode Chamming’s, est un précieux instrument de clarification et d'apaisement. De clarification, car l’appliquer va me permettre de mettre en lumière mes défauts de raisonnement, lorsque mon esprit est brouillé par les mouvements émotionnels. D'apaisement, car en distinguant mieux, peu à peu, ce qui m'appartient (mon monde intérieur) de ce qui appartient à l'Autre (le monde extérieur, tel qu'il est), je deviens plus tolérant, plus précis et plus habile dans mes actions.
Le paradoxe du centre du monde
La Loi de la Perception-Projection nous invite à prendre acte d’un paradoxe que j’appelle le paradoxe du Centre du monde.
Même si je sais, au moins théoriquement, que je ne suis pas le centre du monde (on me l’a assez dit lorsque j’étais enfant...), je ne peux percevoir le monde qu’à partir de moi-même, à l’aulne de mes propres références. Il ne s'agit pas là d'un complaisant nombrilisme, mais d'un fait avec lequel il nous est bien difficile, pourtant, d'être en paix : nous sommes absolument et inévitablement, géométriquement pourrions-nous dire, le centre de notre monde, et aucunement le centre du Monde. Et nous avons bien du mal à nous y faire...
« Il est simplement banal, et même assujettissant, pour un observateur, de transporter avec soi, où qu'il aille, le centre du paysage qu'il traverse. » écrit Pierre Teilhard de Chardin, grand inspirateur de Willy Chamming’s, dans le prologue du « Phénomène humain », en 1947.
Autrement dit, nous ne pouvons percevoir, appréhender notre environnement, notre milieu, qu'à partir de nous-mêmes, de notre monde intérieur, que nous projetons sans cesse sur le monde « extérieur ». Le « monde extérieur » perçu est largement déformé, coloré, par notre monde intérieur.
Ce constat, largement développé par Carl Gustav Jung, puis par sa collaboratrice Marie-Louise Von Franz (cf. « Les Reflet de l’Âme » - 1978), est aujourd’hui corroboré par les plus récentes recherches en neurosciences. « Notre esprit présente une propriété fondamentale qui consiste à créer des significations à tout ce que nous sommes en train de vivre, penser ou imaginer, inconsciemment et consciemment. » démontre Lionnel Naccache, dans « Le Cinéma intérieur ».
Nous semblons donc être le centre du Monde, mais ceci n'est qu'une illusion d'optique, pourrait-on dire, ce que nous signalent en permanence les résistances et les déconvenues imprévues que nous oppose le Monde, à commencer par les Autres.
Le géographe se projette dans sa carte
Donc, reprenons. Nous ne pouvons rien observer qui ne nécessite notre participation : notre connaissance des choses naît de la rencontre de notre subjectivité avec le Monde objectif. Non seulement nous transportons le centre de notre paysage, mais nous en sommes aussi le mètre-étalon. Toute mesure, toute évaluation que nous réalisons de notre environnement, de notre place - et donc des Autres - est assujettie à notre propre expérience de vie, notre propre système de mesure, notre vision des choses. Notre monde intérieur est comme le filtre, plus ou moins épais, plus ou moins déformant, qui nous donne accès au Monde "objectif", auquel nous n'avons pas - et n'aurons jamais, à moins de devenir Dieu lui-même - totalement accès.
C'est ainsi, c’est une loi de l’expérience humaine, la loi dite de la Perception-Projection dans la Méthode Chamming’s. En s’inspirant des travaux d'Alfred Korzybski, on peut la formuler ainsi : "Le géographe (autrement dit, le voyageur dans la Vie que nous sommes) se projette dans sa carte (sa représentation du réel) au dos de laquelle il devrait écrire, s'il était (plutôt) lucide, soit :
- l'Autre est "plutôt comme moi"
Ou
- l'Autre est plutôt "pas comme moi".
Encore faut-il pour cela avoir conscience du référent - Moi - dont nous partons, de sa « carte du monde », et des sentiments que qu'il/elle nous inspire... Comment jugeons-nous, comment aimons-nous ce "Moi", cette personne que nous sommes, ce Sujet à partir duquel nous sommes en relation avec le Monde ?
Car en effet, nous ne sommes pas des machines, et nos perceptions vont se teinter des "couleurs" de notre monde intérieur, de notre propre météo interne... le plus souvent complètement à notre insu. Autrement dit, de l’ambivalence « Je m’aime » - « Je ne m’aime pas », du sceau de l’ego qui aime/n’aime pas, accepte/refuse ce qui est. Et c’est ce phénomène qui va créer, en moi, des mouvements émotionnels, des « émotions » au sens ou l’entend Arnaud Desjardins : un amalgame de pensées confuses et de réactions corporelles qui va venir s’interposer entre le Monde et moi ; comme un brouillard mental.
Mouvements émotionnels
Schématiquement, mes perceptions des qualités et défauts d’autrui vont se répartir en quatre grandes catégories, qui vont se manifester chacune par un mouvement émotionnel complexe (le plus souvent inconscient) : attirance-sympathie, rejet-antipathie, rejet-sympathie ou attirance-antipathie.
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Sur ce point... |
Je m’aime |
Je ne m’aime pas |
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L’Autre est plutôt « comme Moi » - Même |
Attirance-Sympathie => « je te félicite ! » |
Rejet-Sympathie => « je te plains ! » |
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L’Autre est plutôt « pas comme Moi » - Différent |
Rejet-Antipathie => « je m’en félicite ! » |
Attirance-Antipathie => « je t’envie ! » |
Nous avons en effet une fâcheuse tendance à rejeter à l'extérieur ce qui, en nous, nous déplait ou nous effraie (or, presque tout ce qui vient de l’intérieur de nous que nous de reconnaissons pas comme nôtre nous effraie). C'est notamment ce que Jung désigne, comme nous l’avons déjà évoqué, comme notre ombre : nous projetons à l'extérieur tout ce qui vient contrarier l'image que nous nous faisons de nous-mêmes, nous réservant personnellement (sans en avoir une conscience claire) tout ce qui nous paraît bon, beau, fort et juste. Nul n'a envie de se voir lui-même dans ses aspects stupides, égoïstes, faibles, incompétents, orgueilleux, incohérents. Plus généralement, notre vulnérabilité - où tout ce qui y ressemble - nous fait peur. Or, l’Ombre est cette part de nous-même qui s’approche obstinément de notre conscience, qui veut se faire connaître.

Dynamiques archétypales
Plus profondément encore, nous sommes agis par la puissante dynamique des archétypes anima et animus, qui nous poussent à chercher la/le partenaire, notre moitié, et plus largement tout ce qui nous manque le plus (ou semble nous manquer) à l’extérieur, en projetant des qualités sur un.e autre. Nous « hallucinons » littéralement de merveilleuses qualités, de grands pouvoirs, que nous attribuons à des vedettes, des « peoples », ou bien à l’être aimé... pure vision idéaliste que la dure réalité imparfaite de l’existence ne tardera pas à mettre à l’épreuve.
Et c'est ainsi que, en vertu de la Loi de la Perception-Projection, nous nous trouvons parfois plongés dans un monde que nous ne comprenons plus, devenu fou. Nous voilà engagés dans des communautés malades, dans des relations douloureuses avec ces fameux Autres si difficiles à comprendre... nous rejetons sur le Monde objectif - et donc sur les Autres - la responsabilité de tous les excès, toutes les erreurs, tous les dysfonctionnements, toutes les folies, incapables de nous approprier notre propre ombre. Ce faisant, paradoxalement, nous rejetons aussi les forces, les qualités qui sont les nôtres, et les responsabilités qui vont avec. Au fond, quoi de plus commode que de se voir soi-même en victime fragile, en petit enfant en somme, pour ne pas avoir à user de notre propre puissance, qui nous fait peur, bien plus encore que nos faiblesses ?
Mise en pratique
La Loi de la Perception-Projection, en éclairant ces phénomènes, va nous permettre de trouver un sens nouveau à ce qui nous trouble.
Bien sûr, nous ne projetons pas n’importe quoi sur n’importe qui. Il faut bien que nos projections s’accrochent à une part de réalité chez l‘autre, qui va offrir un « crochet », exactement comme une patère permet d’accrocher un vêtement. Mais comme le disait Carl Jung, même si nous devions projeter 3% d’un défaut sur un.e autre, chez qui ce défaut existerait réellement à 97%, mieux vaudrait encore se préoccuper des 3% qui nous appartiennent, car nous ne pouvons finalement changer quelque chose qu’en nous-mêmes, et non chez l’autre.
Mise en pratique, la Loi de la Perception-Projection est un fabuleux outil à utiliser au quotidien pour faire de nos perceptions - quelles qu'elles soient, et en particulier lorsqu’elles sont désagréables - un puissant instrument de connaissance de soi, et donc de relativisation de notre point de vue sur les choses et sur les autres. Concrètement, il va s’agir de me souvenir, dès lors que je perçois quelque chose (en positif ou en négatif), que je peux être certain que cela correspond à une part de moi-même que j’ignore, voire refuse, qu'il existe une correspondance, car sinon comment pourrais-je le percevoir ? Avec quel instrument ?
Si ce que je perçois de l’autre me touche, me déroute, m'effraie, bref qui suscite en moi une émotion, je peux être certain que l'Ombre en moi est à l'œuvre. Elle veut me montrer quelque chose. Je peux alors me poser la question : en quoi cela me concerne-t-il personnellement ? A quelle case de la grille du géographe (ci-dessus) me situai-je ?
Qu’est-ce que je projette là de mon monde intérieur, de mon ombre, que je ne peux pas m’approprier d’emblée ?
L’émotion : un point d’appui pour regarder en soi
Bonne nouvelle : à partir de ce point, toute relation difficile, toute épreuve que je vais rencontrer va devenir le point d'appui d'une connaissance plus intime de moi-même, ouvrant ainsi sur une perception plus profonde, plus large, plus nuancée des choses. Si un sentiment désagréable de colère, de rejet, de dégoût, ou encore d'envie m'envahit, quelle est la part de moi-même qui est touchée ? Que vois-je en l'Autre que je ne peux supporter de voir en moi-même ? Lorsque je parle des Autres, en quoi ce que je suis en train de dire me concerne-t-il ? Il est très intéressant de s’écouter parler soi-même en se posant cette question. Nous pouvons faire des découvertes très intéressantes pour notre progression.
La mise en pratique de la loi de la Perception-Projection est également un formidable outil d’écoute et d’accueil de l’Autre : en comprenant que l’Autre, tout comme moi, parle depuis le centre de son monde, selon son propre système de référence, je peux à la fois mieux entendre ce qu’il dit, mieux en saisir et comprendre les nuances, et surtout éviter de réagir de manière égocentrique et infantile, à tout bout de champ, me croyant mis en cause et cessant dès ce moment d’écouter. Comprendre cette loi et l'utiliser de façon pratique dans ses relations avec autrui est un puissant outil de paix.
Comme le dit Marie-Louise Von Franz, « plutôt que de promouvoir de coûteuses recherches pour la propagation de la paix ou d'organiser tant de défilés et manifestations publiques en sa faveur, il serait assurément plus efficace que chacun consente à fournir en particulier l'effort d'une prise de conscience de tout ce qu'il projette sur autrui. »
