Extrait d’un livre à venir « La Méthode Chamming’s – Ethique quotidienne du Pouvoir »
La disponibilité à l'autre pourrait être définie comme l'art de donner du vide : une disposition, une capacité à ouvrir en moi un espace dans lequel je vais pouvoir accueillir la parole de l'autre, quelle qu'elle soit.
Non pas la réponse aux questions que je me pose, non pas les éléments dont j'ai besoin pour construire mon projet ou mon diagnostic, mais sa parole à lui (ou elle), son point de vue unique et singulier, sa vision du monde maintenant, qui n'est semblable à aucune autre, et que – contrairement à ce que j’ai une furieuse tendance à croire – je ne connais pas.
En cela, elle est une compétence relevant du registre yin, féminin (existant en nous tous, hommes et femmes).
Carl ROGERS distingue quatre conditions à travailler en soi-même, en vue de leur permettre de co-exister le temps de la disponibilité que j’entends offrir à l’autre.
· La congruence
L’envers est le mot incongru, inadapté, mal à sa place.
En terme musical, ou de jeu d’acteur, on dirait : juste. Il s’agit de jouer juste par rapport à soi. Si je veux laisser à l’Autre la possibilité de s’exprimer et de reconnaître ses propres sentiments (donc, de parler juste lui-même) il faudra que je me situe avec justesse par rapport à mes propres objectifs mais surtout à mes émotions.
Sans les nier ou les refouler, sans les laisser envahir le champ et dominer.
Ma relation avec Autrui va ressembler à ma relation avec moi-même : si je suis aligné intérieurement, je pourrai me rendre disponible à l’Autre.
Pour ne pas être pris par mes émotions (positives ou négatives) et ne pas être joué par elles, il faudra à la fois et contradictoirement, avoir une distance par rapport à elles, et leur laisser une certaine liberté d’être. De toute façon, elles sont. Ce sont des évènements intérieurs de ma psyché. En tant que tels, elles sont des faits. Mais pour les gérer, il faut que je les sente être, aller et venir en moi-même. Si je les chasse et les verrouille, elles accumulent leur énergie quelque part et parviendront à sortir par la moindre brèche : "C’est plus fort que moi, j’ai fini par me fâcher…"
Mais si je me laisse envahir par elles, alors je n’ai plus d’écoute, plus de vide en moi-même, je ne suis plus là. Je suis mon émotion qui me possède totalement. Tout l’art est donc de reconnaître l’autonomie des émotions en moi tout sans m’y identifier. Je me différencie par rapport à mes émotions sans les nier ni les étouffer.
Cette relation à la fois de liberté et de distance juste par rapport aux émotions, permet une dédramatisation de l’affectif, une capacité de souplesse extrêmement précieuse pour aborder avec créativité le phénomène vivant de la relation à Autrui. Un des modes les plus précieux de cette liberté/distance est l’humour (quand il ne vire pas à l’ironie).
La congruence va être perçue animalement par l’Autre, et devient ainsi communicative. On peut parler d’une authenticité partagée. Cette attitude personnelle va aider l’autre à reconnaître et à accepter ses propres émotions, devenant elles-mêmes, ainsi, plus gérables consciemment.
· L’empathie
L’empathie n’est ni la sympathie, ni l’antipathie. Si je n’ai pas conscience de mon affectif, quand je sors de l’indifférence (ou apathie) vis-à-vis d’autrui, je me trouve pris émotionnellement, passionnellement, dans un mouvement de balancier (parfois très violent) entre les sympathies (vibrer en « pour » vis-à-vis de quelqu’un, ce qui conduit au risque de fusion) et les antipathies (vibrer en « contre » vis-à-vis de quelqu’un, ce qui conduit au risque de verrouillage). A ces points de fusion/verrouillage, nous devenons incompétents à toute négociation, toute souplesse raisonnable enfuie, toute capacité de disponibilité à l’autre envolée.
Par un patient et long travail personnel de connaissance de soi, je parviens à réduire l’amplitude de mon balancier affectif, sans toutefois sombrer dans l’indifférence. Il va s’agir, tout au contraire, de mobiliser toutes mes capacités sensibles et mon intelligence, laisser vibrer en moi ce qui ressemble à l’autre, mon alter-ego, pour pouvoir le ressentir « comme du dedans de lui-même ». Cette capacité à vibrer ni en « pour », ni en « contre », mais « comme » l’autre est directement liée à l’élargissement de ma propre gamme de comportements et de ma perspective.
C’est ce que les autres demandent par "Mettez-vous à ma place" ou bien "Rappelle-toi quand tu avais mon âge". Ressentir la situation comme du point de vue d’un proche qui vient de connaître un échec et qui se défend, suppose de laisser revenir en soi les sentiments que l’on a éprouvés dans sa vie dans des moments d’échec. Et cette démarche n’est pas évidente quand elle éveille des moments pénibles de mon existence. Je serai capable de la faire si j’ai moi-même digéré et fait la paix avec mes propres échecs.
L’empathie est mise en défaut chaque fois que la situation présente et la personne de l’autre met en résonnance, en moi, des moments affectifs intenses (soit de chaleur, soit de douleur) et où je mêle inconsciemment mon monde (passé) à celui de l’autre.
· Considérer l’autre tel qu’il est, inconditionnellement
L’autre, en tant qu’être réel, a une existence différente de la mienne, que cela m’arrange ou non. Ce "réel qui résiste" à mes tentatives d’arrangement est têtu et obstiné.
Tant que je refuse autrui tel qu’il est, je ne peux pas traiter avec lui. Les solutions autocratiques par rapport au réel de l’autre ne peuvent fonctionner que provisoirement.
L’art de la disponibilité à autrui, qui est de prendre le chemin de l’autre pour lui permettre, de l’intérieur de lui-même, dans ses modes et ses codes propres d’exprimer son point de vue et de le faire raisonnablement évoluer, suppose l’acceptation de l’autre par moi, tel qu’il est, et non tel que je voudrais qu’il soit.
Cela suppose que, le temps de l’entretien du moins, je sache mettre entre parenthèse mon propre système de valeur et de jugement pour laisser l’autre être qui il est.
Tout jugement de valeur, même non exprimé verbalement, est perçu par l’autre qui alors n’ose plus ou se refuse à parler, à moins qu’il n’ait recours à la provocation pour s’affirmer.
Encore faut-il que je connaisse mon propre système de valeurs (qui fonctionne souvent inconsciemment) et j’aie appris à le relativiser. Mon système de valeurs est le mien, il me fonde et me structure. J’en ai besoin, faute de quoi je ne me repère plus dans l’existence, mais il n’est pas universel.
Autrui a le sien, qui peut avoir avec le mien des parentés, des constantes, mais aussi de profondes dissemblances sans pour autant être incohérent, Carl Rogers précise (dans son livre "Le développement de la personne") que cette absence de jugement doit être inconditionnelle.
Notons cependant que si, en théorie, cela nous est possible, en pratique, nous allons nous heurter à l’ambivalence tolérance-intolérance. Je peux parvenir à accepter l’autre tel qu’il est, dans la gamme de mes propres tolérances seulement, mais je vais réagir affectivement lorsque je vais toucher mes intolérances (inévitables). En ce cas, l’art sera pour moi de le savoir, de m’en rendre compte pour pouvoir le gérer comme le reste, tenir compte de mes propres limites comme de faits objectifs intérieurs.
Techniquement, dans l’entretien, cela pourra prendre la forme du constat de soi. Par exemple : "Quand vous dites cela, j’ai du mal à le comprendre".
Formulée ainsi, mon intolérance devient mienne, et n’est plus présentée comme valeur universelle à laquelle l’autre est instamment prié de se conformer. Ce qui est inconscient est impérieux, ce qui est conscient devient négociable.
Si je développe en moi-même cette capacité à gérer mes intolérances, je vais permettre à l’autre une expression plus libre de soi et élargir le champ de l’information qui peut circuler, non seulement entre moi et l’autre, mais également pour l’autre avec lui-même.
· Faire en sorte qu’Autrui me ressente
En termes d’acteur, on pourrait dire qu’il s’agit de "passer la rampe". Les conditions que nous venons de décrire – congruence – empathie – acceptation inconditionnelle de l’autre, ne seront opérantes que si l’autre les perçoit, que si ma chaleur, mon engagement et mon authenticité personnelle "passent". Il s’agit pour moi de me faire connaître à l’autre.
Dans l’instant présent de l’entretien, par la qualité du contact direct (qui ne s’apprend dans aucun livre mais seulement in vivo) puis dans le déroulement du temps, l’autre devra pouvoir éprouver dans les faits concrets, si j’ai joué le jeu ou pas, si mon honnêteté et mon engagement sont réels, si les points d’accord ont été tenus, si les points de désaccord sont devenus compréhensibles. La qualité du contact personnel se développera, là encore, à la mesure de la qualité de la relation à moi-même, déclenchant une interaction indirecte avec autrui.
Elle suppose aussi une prise de conscience de mes propres expressions corporelles, en particulier, de l’importance du regard.
Faire correspondre entre eux, les mots, le regard et la voix : les acteurs dans les écoles de théâtre ne travaillent rien d’autre, retrouver et exprimer une cohérence personnelle, au service d’un rôle, d’un texte, de la création collective d’une troupe.


Pour conclure, notons que les quatre conditions que nous venons de décrire ne sont jamais complètement remplies. Là encore, il s’agit de ne pas confondre le but et le chemin. La Méthode Chamming’s nous propose un « chemin vers », une pratique, un entraînement quotidien, avec des jours où cela se passe bien et des jours où l’on régresse.
Cela se travaille comme une gymnastique personnelle, toujours à recommencer bien que jamais complètement oubliée, et s’apparente à un chemin de sagesse, à une culture de soi jamais finie, car il s’agit non pas d’un bien statique que l’on atteindrait un beau soir, mais d’un processus vivant.
A ce titre, nos proches (enfants, conjoint, parents) sont à la fois nos meilleurs « coachs » et les meilleurs témoins de notre progression.
